Le porcelet de la farce, par Marina Belleuvre

Publié le par ecritureenpartage

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A six heures treize exactement, ce vendredi-là, ses grands yeux s'ouvrirent sur une nouvelle journée. Des bruits provenant de la cuisine signalaient la présence de Marguerite, son aide ménagère. Une odeur d'encaustique flottait dans l'air, mêlée à un fumet de cuisine. La journée s'annonçait banale. Elle en éprouva un sentiment de sécurité.

 

Toutefois, il lui fallu bientôt quitter le nid douillet et la chaleur de l'édredon moelleux pour affronter la conversation de Marguerite. Cette petite travaillait bien mais était bavarde comme une pie.

Soudain, un cri de femme retentit. La vieille dame enfila ses pantoufles, offertes par sa nièce au dernier Noël, et se hâta tant bien que mal vers la cuisine.

 

A son entrée, elle découvrit un homme vêtu d'un imperméable et d'un chapeau de pluie qui dégouttaient: en effet, depuis le matin, une forte averse s'abattait sur le village. Marguerite, car c'était bien elle qui, surprise par le coup donné à la fenêtre de la cuisine, avait poussé ce cri, semblait avoir repris ses esprits.

L'homme, pasteur du village, prit la parole.

- Mme Labiche, il est arrivé un malheur: Mme MacMahon est morte cette nuit.

Il se produisit un silence, un silence angoissé.

- Morte ? dit Marguerite et elle s'effondra lourdement sur le sol de la cuisine, évanouie. Le visiteur eut un haut-le-corps d'indignation. Ces femmes ! Toutes les mêmes, la moindre émotion et bing ! C'est l'évanouissement.

 

Mme Labiche dit: « il faut l'excuser: elle est extrêmement jolie et tout à fait incapable de prendre quoi que ce soit au sérieux. Alors, un décès, vous pensez bien que cela bouleverse ses habitudes ».

 

Au même moment, l'auto passa sur le pont de chemin de fer et tourna dans un chemin de campagne qui menait à la maison aux volets bleus, demeure de la vieille dame.

La voiture stoppa devant le portail ouvert et deux hommes en sortirent. Le premier releva le col de son pardessus et, d'un pas vif, se mit à arpenter l'allée principale. Le deuxième observait son supérieur, sachant que cette agitation lui était nécessaire pour se concentrer.

Enfin, l'inspecteur Deslilas et le sergent Lelièvre, car il s'agissait de policiers, se présentèrent à la porte et frappèrent. Marguerite vint leur ouvrir et les introduisit dans la cuisine.

- Mme Labiche ?

- C'est moi-même, dit la vieille dame. Que puis-je pour vous messieurs ?

- Inspecteur Deslilas et voici le sergent Lelièvre. Nous procédons à une enquête de voisinage dans le cadre de l'assassinat de votre voisine, Mme MacMahon. Avez-vous des éléments à nous apporter ? Avait-elle des ennuis ?

- Assassinée ? Mme MacMahon ? ce n'est pas un suicide ?

- Suicide ? non. Pourquoi pensez-vous qu'elle aurait pu mettre fin à ses jours ?

- Eh bien, depuis quelques temps, elle était très déprimée. En fait, depuis le concours de cuisine annuel.

- Un concours de cuisine ? s'étonna Deslilas.

- Oui, intervint le pasteur. Tous les ans, depuis vingt ans, la paroisse Saint Georges organise un concours de cuisine, dont les bénéfices vont aux bonnes œuvres.

- Et depuis dix-huit ans, reprit Mme Labiche, c'est Mme MacMahon qui remportait le premier prix avec son porcelet farci aux aromates.

- Vous utilisez le passé, fit remarquer l'inspecteur.

- En effet, car cette année, Mme MacMahon n'a pas gagné, ce qui l'a plongé dans un profond désarroi puis dans une complète dépression. C'est ce qui m'a amené à songer au suicide quand j'ai appris son décès. Que s'est-il passé exactement, inspecteur ?

 

Dissimulant mal son sourire, il ne répondit pas tout de suite.

- Vous semblez trouver la situation amusante, inspecteur. C'est un peu étrange et inconvenant alors qu'il y a eu mort violente, ne trouvez-vous pas ?

- Effectivement, il n'y a rien de drôle, mais la thèse du suicide est totalement hors de propos. La victime a été retrouvée allongée sur le ventre sur le plateau de la table de salle à manger, les pieds et mains liés dans le dos et l'assassin lui a coincé une pomme dans la bouche.

- Quelle horreur! s'exclamèrent de concert Mme Labiche, le pasteur et Marguerite, qui d'ailleurs, tomba dans les pommes.

 

Pendant que le sergent Lelièvre et le pasteur tentaient de la faire revenir à elle par de petites claques assénées vigoureusement, surtout par le pasteur excédé, l'inspecteur Deslilas scrutait le visage pensif de la vieille dame.

- A quoi pensez-vous, Mme Labiche ?

- Eh bien, d'après ce que vous en dites, je dirai que l'assassin a refait le plat que Mme MacMahon a présenté au concours: son porcelet était mis sur un plat avec les pattes liées. Mais c'était un bouquet de persil et non pas une pomme qui complétait le plat. Je trouve d'autant plus étrange la présence de cette pomme de reinette, que c'était justement avec une tarte tatin que la gagnante de cette année, Mme Prunier, a remporté le premier prix. Est-ce une coïncidence ?

- Vous pensez donc que Mme Prunier pourrait avoir un lien avec la mort de Mme MacMahon ?

- Je dis simplement que, depuis son échec, cette dernière menait une campagne virulente contre Mme Prunier en l'accusant d'avoir acheté le jury.

- Très bien, je vais donc diriger mon enquête vers cette Mme Prunier et les membres du jury. Un de ces derniers aurait très bien pu ne pas admettre voir son intégrité mise en doute.

 

Quelques jours plus tard, Marguerite alla ouvrir la porte pour y découvrir l'inspecteur Deslilas et le sergent Lelièvre accompagnés de deux agents de police en uniforme. Elle les mena au salon où se tenait assise Mme Labiche. L'observateur aguerri qu'était Deslilas vit passer brièvement dans le regard de celle-ci un éclair d'inquiétude, vite remplacé par le sourire bienveillant que seules les vieilles dames savent prendre.

- Alors, inspecteur ? avez-vous pu prouver la culpabilité de Mme Prunier ?

- En vérité, Mme Labiche, notre enquête a permis de découvrir qui était l'auteur de l'assassinat, mais ce n'est pas Mme Prunier. Cette dernière était d'ailleurs toute retournée des soupçons que vous avez fait peser sur elle.

- Ah non, inspecteur ? un membre du jury peut-être ?

- Pas plus. Sergent Lelièvre, voulez-vous informer Mme Labiche ici présente de ses droits, je vous prie ? Mme Labiche, vous êtes en état d'arrestation pour l'assassinat de Mme MacMahon.

 

Un bruit sourd retentit, nouvel évanouissement de Marguerite qui ne trouva cette fois, personne pour l'aider. Aucun des protagonistes ne bougea, tant la tension était extrême.

- Inspecteur, c'est une mauvaise plaisanterie. Moi, une vieille femme, assassiner ma voisine? je n'avais, de plus, aucune raison de vouloir la tuer.

- Vous avez finement joué, Mme Labiche, en nous mettant sur la piste des pommes de Mme Prunier. Mais vous avez commis deux erreurs: la première est que vous avez trop insisté sur la rivalité entre Mmes MacMahon et Prunier, ce qui m'a mis la puce à l'oreille. Votre deuxième erreur a été de donner la variété de la pomme retrouvée sur les lieux du crime. Je n'en avais pas parlé.

Le mobile a été plus difficile à établir, mais après une audition des membres du jury, nous avons découvert que vous avez remporté le tout premier prix de cuisine, il y a vingt ans, avec votre recette du porcelet farci aux aromates. Mais l'année suivante, Mme MacMahon vous a soufflé la victoire en présentant votre propre recette. Pourtant, aux dires de tous, vous avez semblé avoir accepté cette situation de bon gré. La défaite de Mme MacMahon face à la tarte tatin de Mme Prunier a fait ressurgir votre rancœur: cette dernière n'avait pas été à la hauteur de votre grand art culinaire. Vous avez donc puni votre voisine et rivale en élaborant cette mise en scène humiliante: vous avez fait de Mme MacMahon le porcelet de la farce !

Messieurs, veuillez passer les menottes à cette femme et surveillez-la bien: elle peut paraître frêle et inoffensive, mais c'est la plus redoutable des criminels que j'ai pu rencontrer. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Allons ! En route !

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ecritureenpartage 21/11/2011 14:48


Ma foi, ça fait vraiment penser aux "Petits meurtres entre amis" d'après A. Christie... Félicitations !