Jeune homme à sa fenêtre - Jérôme

Publié le par Jérôme

Jeune homme à sa fenêtre

(Jeune homme à sa fenêtre, Gustave Caillebotte)

 

Edmond ne se lassait pas de la vue : la rue passante, à la fois pressée et indolente, hautaine et populaire, jeune et vieille. Le parfait résumé de la vie elle-même.


- Mais où vont-ils donc, tous ces gens ? Le nez en l’air ou les yeux dans le caniveau, ils vont bien quelque part, non ?
- Je crois qu’on peut dire qu’ils vont chez eux, ou qu’ils en viennent. C’est l’un ou l’autre en fait. Tu n’es pas d’accord, Edmond ?

Edmond ne répondit pas, il ne se donna même pas la peine de se retourner vers son interlocuteur. Lionel avait déjà vues des statues plus vivantes, et même pour certaines, plus affables.

Un crieur de rue s’époumonnait là en bas : “les Dernières Nouvelles en Direct du Sénat ! La Science au Chevet de la République ! En page centrale, tous les détails sur la Révolte des Ecrivains !”

Edmond se renfrogna mais son regard ne quitta pas pour autant le fleuve bigarré de la rue.

- Les écrivains ont toujours un ego sur-dimensionné, c’est bien là tout le problème !
- Mais... je veux dire... Toi aussi, tu es écrivain, non ? l’interrogea Lionel.
- Ma foi oui, ou en tout cas, je l’ai été. Mais j’ai ceci de plus qu’eux : moi je sais rester humble. Et il vaut mieux, au vu de la tâche qui m’attend.
- Je vois. Alors, c’est bel et bien décidé, ils vont te recevoir ? Officiellement ? Dans la bouche de Lionel, ce mot était lourd de sens.

Edmond ne répondit pas plus cette fois, mais il tendit à un Lionel un lourd feuillet aux armes de la République.

- Mazette, lâcha Lionel malgré lui.
- Tout a commencé alors que je n’avais pas même dix ans...
- Quoi ? Mais de quoi parles-tu au juste Edmond ?

Edmond indiqua le papier officiel.

- Cette décision, Lionel, sera incomprise. J’espère que tu en es conscient. Et je ne cherche pas à me justifier, mais je voulais que quelqu’un puisse raconter l’histoire, toute l’histoire...
Et il laissa ce mot en suspens.
Lionel se demanda ce qu’il pouvait y avoir de si intéressant, là, en bas, dans la rue. Peut-être qu’il voulait juste éviter son regard ?

-Et donc, tu as pensé à moi. Bon élève, bon journaliste, mais assez mauvais ami pour être objectif ? Je me trompe ?
- Je n’ai jamais dit que tu étais bête, Lionel. Dès lors que tu surveilles ton ego, bien sûr...

Lionel préféra ne pas relever. A cet instant, la curiosité l’emportait largement.

- Admettons : que t’est-il arrivé à dix ans ?
- Alors que je n’avais pas même dix ans, justement. J’ai écris ceci : ce sont nos yeux qui forgent nos réalités. Il avait mis une certaine emphase dans ces mots.
- Humm, je vois. J’imagine que c’est profond... ou bien creux. C’est l’un ou l’autre en fait. Tu n’es pas d’accord, Edmond ?
- Ne blasphème pas, Lionel ! Après tout les journalistes ne sont que des pisse-lignes. En somme des écrivains ratés. Mais pas de disputes, je n’ai pas le temps pour ça... Approche de la fenêtre, et regarde. Regarde les donc... D’après toi que voient leurs yeux ? Que sont donc leurs réalités ?

Lionel se pencha vers les flots bruyants.
- Je l’ignore, Edmond. Personne ne peut le savoir...
- Moi, je le sais, et c’est pour ça que le Sénat va me recevoir... Les gens, la populace j’entends, ne voient plus rien. Ils se laissent bercer par la mauvaise littérature. De vulgaires romans de gare. Ils ont perdu tout libre-arbitre, leur réalité est un mensonge !

Lionel était abasourdi. Il ne reconnaissait plus son ancien ami.
- Ne dit pas de sottises. Et déjà, combien savent seulement lire ?
- Fort peu, c’est vrai, mais ceux-là guident tous les autres, bien sûr. Tu es assez journaliste pour le savoir.
- Mais quand bien même ! Que veux-tu y faire ?
- Nous devons mettre à bas toute cette mauvais littérature, et tout recommencer depuis zéro ! C’est ce que je dirais tout à l’heure au Sénat.
- Es-tu fou ? Tu brûlerais tout Victor Hugo ?
- Oh pas moi, Lionel, mais oui quelqu’un devra bien le faire ! Cette décision sera incomprise, je le sais bien. C’est pour ça que j’ai besoin de toi...

Edmond était toujours penché, à observer la rue. Lionel se dit qu’il n’aurait qu’une chance. Une chance de faire basculer l’homme qui voulait faire basculer l’Histoire.

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